Atelier 7 : Epistémologie et heuristique

Temporalité, spatialité, pluralité, crise, histoire, géographie

Coordination : Isabelle LEFORT (Lyon 2), Thierry COANUS (ENTPE)

Liste des membres de l'atelier

L’activité scientifique ne produit pas seulement des connaissances scientifiques stricto sensu. De nombreux débats ont porté sur sa nature même : qu’est-ce donc que « faire science » ? Trois plans peuvent être empiriquement distingués :

  • celui des phénomènes (physiques, biologiques, sociaux, etc.) ;
  • celui des disciplines scientifiques ayant ces phénomènes pour objets (mathématiques, physique, chimie, astronomie, biologie, etc.) ;
  • celui des recherches qui prennent pour objets les savoirs et les pratiques produits dans le cadre précédent, et que le processus de spécialisation a peu à peu constitués en (sous-) disciplines : anthropologie, économie, histoire, philosophie, sociologie, etc. des sciences.

C’est ce troisième et dernier plan qui a suscité les plus vifs débats à l’intérieur du champ scientifique lui-même, il alimente aussi les réflexions sur la place des sciences et des techniques dans la société – autre thématique contemporaine qu’on ne peut éluder. Il n’est donc plus possible aujourd’hui de faire de la science sans parler de la science, comme le soulignent J.M. BERTHELOT, O. MARTIN et C. COLLINET (2005) .

L’épistémologie, que l’on peut définir succinctement comme l’étude des sciences, ou encore comme « science de la science » (Bourdieu 2001 ), constitue un angle d’analyse indispensable dans une Unité telle qu’EVS : la pluralité des postures scientifiques et des références disciplinaires (parfois hétérogènes au sein d’une même discipline), conduit à réfléchir aux différentes façons de « faire science ». Chacune des trois entités Environnement Ville, Société peut en effet être abordée aussi bien comme objet (ou ensemble d’objets) caractérisable à l’aide de sous-ensembles matériels identifiables, que comme produit d’un travail social au long cours. Travailler sur le triangle E-V-S revient donc à combiner, à l’échelle de l’Unité, aussi bien des ensembles distincts d’objets empiriques et de disciplines, chacun se référant plus ou moins explicitement à des postures spécifiques (plus « réalistes » pour certaines, plus « constructivistes » pour d’autres). En fonction des propositions, cinq axes de réflexion ont été identifiés, qui prendront la forme d’autant de séminaires :

  1. « Crise et SHS » à l’aune du quinquennal précédent, l’analyse adossée à la notion de « crise » sera prolongée. Les séminaires prévus pour le quadriennal 2015-2020 ont pour objectif d’avancer dans ces échanges et de produire les conditions partagées d’un dialogue épistémologique, susceptible d’expliciter réflexivement des procédures heuristiques. Certains d’entre eux sont déjà proposés : « les SHS en crise », « Ce que les crises font au SHS », « La mise en récit de la crise », « regard sur des crises singularisées.
  2. « Histoire et géographie : décentrement et approches critiques ». La réflexion actuelle sur sciences, savoirs, applications et pratiques évolue dans un contexte où a été proclamée la fin des « grands récits », lesquels étaient censés expliquer la marche du monde, sinon la « fin de l'histoire » elle-même. Sans s'abuser sur la nature idéologique ou l'objectif d'une telle proclamation, il faut néanmoins relever les apories véhiculées depuis le XIXe par la « philosophie de l'histoire » qui, par définition postule une destinée, trace une évolution linéaire et affirme une téléologie. Certes, on pourrait affirmer que le XXe siècle a été celui de l'histoire, triomphante ou dramatique. Mais les bouleversements écologiques, avérés, craints ou fantasmés, s'accompagnent de recompositions territoriales. Celles-ci relèvent d'une géopolitique comprise comme l'interrelation entre le géographique et le politique, comprenant l'économique ou le culturel. Ce contexte pousse à reconsidérer le rapport espace-temps. Loin d'opposer l'histoire à la géographie, il s'agit de repenser la relation entre les deux. C'est possible à travers une démarche transdisciplinaire qui doit absolument s'ouvrir aux cultures non occidentales, sous peine de passer à côté de l'essentiel ; elle doit aussi s’accompagner d’une relecture des pensées critiques oubliées ou marginalisées depuis le XIXe siècle industriel et qui sont encore pertinentes pour le XXIe siècle hyper-industriel.
  3. « Épistémologie des liens entre temporalités et spatialités ». L’hypothèse de travail est ici celle d’une identité conceptuelle profonde entre relations spatiales et relations temporelles. L’appréhension des spatialités et temporalités doit se faire dans un cadre plus large de comparaison de systèmes spatio-temporels. Chaque « système » (naturel, anthropique, social, etc.) exprime à sa façon l’identité de départ entre relations spatiales et relations temporelles, et c’est la comparaison entre divers systèmes qui fonde nos échelles distinctes d’espace et de temps. Cette hypothèse (développée surtout dans ses conséquences en physique) a fait l’objet de diverses publications. L’approche épistémologique ne sera pas séparée d’une approche anthropologique : on sait en effet comment sont cruciales les relations du corps à l’espace et au temps pour définir les mots, et leurs liens, qui nous servent pour concevoir l’espace et le temps. Nous examinerons comment relations spatiales et temporelles interviennent et interfèrent dans la trilogie Environnement, Ville, Société, où chacun des trois termes doit être compris comme collection de processus, au sens d’un lieu propre d’intrication entre relations spatiales et relations temporelles.
  4. « Dialogues entre Anthropologie et Géographie ». La proximité de l’anthropologie et de la géographie (objets, approches, méthodes) ne va toutefois pas de pair avec une connaissance mutuelle approfondie. En partant de ces voisinages et de ces questionnements communs, le séminaire se consacrera dans un premier temps à identifier ce qui fait, historiographiquement et épistémologiquement écart afin de construire les conditions de possibilités d’approches transversales.
    Les entrées en seront dans un premier temps terminologiques, par un travail analytique et comparatif des acceptions de chaque discipline pour des termes largement employés de part et d’autre (« territoire », « espace » par exemple). Elles peuvent également recouvrir des questionnements sur des « terrains » mobilisés. Ces entrées doivent servir dans un second temps à élaborer ensemble des programmes de recherche partagée.
    Il est envisagé de construire un « observatoire » réflexif des pratiques de mise en commun et de dialogue entre ces deux disciplines. Il pourrait avoir comme horizon de compréhension celui d’une anthropologie de la science interdisciplinaire en train de se faire. Il y aurait là des matériaux importants à collecter et à travailler. Leur analyse permettrait de dédoubler les enjeux de ce séminaire et des recherches menées en commun : produire de la connaissance en situation d’interdisciplinarité d’une part, étudier réflexivement et épistémologiquement cette situation. Ce serait alors le lieu d’interroger les négociations auxquelles anthropologues et géographes sont confrontés face à l'imposition des conditions de la recherche et face à la multiplication des niveaux d’appréhension, du local, du régional jusqu’à l'international et au transnational.
  5. Les problèmes de l’exercice de la pluralité scientifique. Ce séminaire aurait pour objectif d’interroger la pluralité scientifique, à l’échelle des SHS comme au sein de l’UMR 5600 ou bien radicalisée comme au sein du LabEx IMU quand la pluralité scientifique implique tous les champs scientifiques ainsi que les connaissances produites dans et par l’action et souvent détenues par les praticiens et rarement formalisées. Quelles connaissances permet de produire la prétention à la pluralité scientifique ? Cette question ouvre aussi aux conditions d’institution des connaissances scientifiques et de leurs distinctions d’avec les croyances, les idéologies, les opinions. Non seulement « qu’est-ce qui fait science », mais qu’est-ce qui garantie la scientificité des énoncés issus de la pluralité scientifiques. Cette garantie dépend-elle d’une généralisation de valeurs épistémiques ? Lesquelles ? Cette question est loin d’être anodine dans le cadre des problèmes environnementaux, écologiques, sociaux et urbains. En effet, la mobilisation politique, économiques et plus généralement la mobilisation des savoirs et connaissances dans la fabrique urbaine, comme souvent le choix des connaissances retenues pour opérer et agir, se légitiment bien souvent au creux des connaissances que les activités académiques instituent, à savoir, les discours et productions scientifiques et techniques.

Ces cinq séminaires devraient permettre de tisser ensemble plusieurs fils de réflexion, parmi lesquels :

  • des éléments d’épistémologie générale : l’épistémologie ayant tendance à se fragmenter en suivant les lignes de frontière entre disciplines, voire entre grands domaines, un détour par les notions-clés, concepts, écoles de pensée semble nécessaire afin d’assurer un minimum d’interconnaissance et de capitalisation ;
  • les notions d’espace, de temps, de spatialité, de temporalité : vieux concepts, incarnés ici et là dans des disciplines particulières qui s’en sont fait autant de spécialités, voire de « territoires » plus ou moins réservés (géographie, histoire) ;
  • les conditions de la pluralité scientifique. Les collaborations scientifiques en univers pluridisciplinaires impliquent au moins deux registres : a) celui des architectures logiques/épistémiques des différents corpus conceptuels et problématiques compatibles à quelques degrés ; b) des conditions sociales, académiques, organisationnelles, éditoriales, etc., qui favorisent, ou au contraire empêchent, l’activité multidisciplinaire. Ces éléments de contexte, l souvent ignorés dans les appels formels au travail pluridisciplinaire (appels d’offres de recherche, appels à contribution aux revues ou colloques, etc.) restent une dimension peu explorée de l’activité de recherche ;
  • la dimension culturelle de l’activité scientifique. Le fait que l’activité scientifique canonique soit née en Occident n’implique pas qu’elle ait vocation à demeurer l’unique « point de fuite » en ces temps de mondialisation accélérée. Cette hypothèse peut fournir l’occasion de développements novateurs, avec la mobilisation de disciplines ayant davantage que d’autres l’habitude de ce genre de confrontation (sociologie de la globalisation, anthropologie, géographie culturelle, etc.) ;
  • au-delà, une série de déclinaisons thématiques particulières sera organisée, à partir de recherches concrètes (par exemple sur les rapports entre géologie et géomorphologie, sur les relations entre le sensible et la production de savoirs scientifiques, etc.).