Atelier 6 : Faire territoire, faire société

Dialogue société - environnement, dynamiques sociales et fabrique territoriale

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Coordination : Lydia COUDROY DE LILLE (Lyon 2), Olivier GIVRE (Lyon 2)

Liste des membres de l'atelier

Le blog de l'atelier

Dans le triptyque définissant l’UMR EVS, l’atelier 6 investit prioritairement le troisième terme, et interroge comment les sociétés dialoguent avec leur environnement, entendu ici au sens de territoire, avec une entrée importante mais non exclusive sur l’urbain.

Cet atelier interroge ainsi les dynamiques sociales et la fabrique territoriale, en abordant les territoires comme des constructions, que des acteurs, institués, organisés ou non, imaginent, se représentent et façonnent, au sens politique, économique, technique, social, et culturel. Il s’agit ainsi de penser les territoires en interaction avec des pratiques politiques et sociales en permanence négociées, ce qui implique une attention égale aux espaces institutionnels et aux expériences concrètes, aux modèles et aux pratiques. Le territoire n’est donc jamais entendu comme acquis, mais considéré dans sa logique processuelle : comment « faire territoire » et « faire société » sont intrinsèquement imbriqués.

Cette relation est en effet dialectique : les sociétés construisent les territoires, dont les configurations informent et orientent les processus sociaux, à des échelles variées : les acteurs vont de l’individu aux organisations trans- ou internationales. Les territoires vont du micro (la rue, la place, etc..) au macro (l’espace monde, le continent). Ils peuvent être de forme zonale ou réticulaire, permanents ou éphémères, ou encore mobiles, construits par des pratiques spatiales de déplacement. S’y observent des dynamiques conjointes d’intégration (entendue au sens d’interconnexion, de cohésion et d’inclusion) et de fragmentation.

La notion de construction invite à observer comment les sociétés instituent les territoires dans des rapports de gouvernement, d’administration, de pouvoir, de mise en réseau, de « labellisation », mais aussi comment elles déconstruisent, contestent des configurations spatiales héritées, dans des logiques parfois de « coopétition », associant compétition et coopération. La construction matérielle des territoires (par l’architecture, les infrastructures) sera abordée, dans une approche sociétale affirmée. On inclura aussi les situations dans lesquelles l’espace est une médiation dans les dynamiques sociales, en raison de sa dimension politique (frontières), culturelle (identités, mémoires) ou économique (ressources). La notion de fabrique territoriale permet d’associer la juxtaposition ou le croisement de processus ascendants et descendants, institutionnels ou non, et d’appréhender les dimensions matérielles et immatérielles des territoires.

La multiplicité des échelles et des terrains de recherche ainsi que des cadres méthodologiques et théoriques favorisera une démarche comparative et interdisciplinaire (géographie, anthropologie, histoire, urbanisme, architecture, sociologie) questionnant les paradigmes et les concepts, les catégories de connaissance et d’action, au service de démarches empiriques variées (terrains localisés ou multi-situés, approches qualitatives et quantitatives, modélisées, diversité des modes d’écriture et de restitution). La dimension internationale y est présente à plusieurs niveaux : elle relève d’une internationalisation des savoirs et pratiques scientifiques, ce qui inclut un décentrement conceptuel, un multilinguisme éprouvé (des terrains jusqu’à l’écriture de la recherche), et l’insertion dans des réseaux et projets de recherche internationaux.

Ces réflexions théoriques et choix méthodologiques seront déclinés empiriquement en 4 axes de recherche :

  1. L’européanisation des territoires. L’Union Européenne comme instance et comme matrice, informe, transforme et construit les territoires dans son périmètre institutionnel et sur son voisinage. La construction européenne, associant un projet politique, des logiques et des moyens d’action territoriale, constitue une expérience géographique unique, qui se déroule dans des limites spatiales sans cesse renouvelées, de sorte que son identité et sa signification sont remis en question à chaque élargissement. Au sein de cette Europe communautaire est promue et réalisée une vaste politique d’intégration spatiale et sociale entre les Etats et les territoires locaux qui la constituent, au sein desquels des acteurs, mais aussi des agents sont mobilisés, dont certains sont peu étudiés, à l’instar des agents frontaliers. Mais elle est traversée aujourd’hui par une crise économique et politique dont les enjeux spatiaux constituent un défi de recherche. Nous questionnerons ici les dynamiques territoriales et sociales construites par l’européanisation, mais aussi celles qui la transforment, ou s’instituent contre elle. Dix ans après le plus grand élargissement jamais réalisé, les politiques structurelles européennes ont profondément transformé les territoires et les sociétés, mais on sait peu de choses sur la manière dont elles ont affecté les identités territoriales, au niveau local, national ou supranational. L’européanisation sera mise en regard avec la mondialisation, l’occidentalisation, et avec d’autres expériences d’intégration territoriale. Enfin nous analyserons aussi l’européanisation « sans » l’Europe lorsque, hors des frontières temporelles et spatiales communautaires, ou dans des espaces de sociabilité non institutionnels apparaissent des dynamiques sociétales et spatiales de portée transnationale permettant de repenser la question européenne.
  2. La fabrique de l’urbain associe les processus constructifs matériels donnant naissance à la substance bâtie de la ville, les dynamiques politiques et les pratiques sociétales inhérentes à la territorialisation, et les processus socio-économiques qui s’y déroulent. On abordera les constructions institutionnelles à l’origine des politiques urbaines ainsi que les dynamiques incrémentales qui constituent d’autres modalités de faire la ville, de manière discrète et continue. Il s’agira d’interroger ces approches en analysant les différentes modalités d’articulation entre ces deux dynamiques et de se saisir ainsi de toute cette complexité. Qu’il s’agisse de projets d’intégration sociale et spatiale des migrants, d’accès au marché du logement pour des populations précaires, de démarches coopératives ou participatives dans le domaine de l’habitat, de multiples initiatives peu visibles ressortissent d’une intégration « par le bas » ou d’initiatives publiques diffuses, qui seront étudiées ici sous plusieurs formes. Ce type d’attention sur la fabrique urbaine conduit à porter le regard sur des espaces de la ville ordinaire, banale, aux espaces intermédiaires et interstitiels qui échappent souvent au regard institutionnel. Des thèmes classiques d’étude seront à cette occasion revisités, comme le « droit à la ville », renouvelé par les dynamiques de périurbanisation, le binôme ségrégation/mixité.. La pratique des acteurs sociaux ordinaires constituera un prisme d’analyse spécifique à ces questionnements. A partir du croisement de différents regards et disciplines, trouver de nouvelles approches et notions pour reformuler et dépasser la dichotomie des approches habituelles de type « top-down » ou « bottom up » qui figent les acteurs de la ville dans des postures convenues est un défi que cherche à relever l’atelier 6. Ainsi pourrait être produit des travaux aptes à rendre compte des processus de construction et de négociation des postures, des discours et des pratiques de ceux qui fabriquent la ville, des valeurs et des attachements qui les portent.
  3. Pouvoirs, territoires, mobilités. Dans un monde globalisé, mettant en crise des modèles d’organisation politique classiques et dominants (tels que l’Etat-nation), il importe de comprendre comment se recomposent les pouvoirs, dans leurs acceptions multiples (puissance, force, capacité, action, légitimité, domination, etc.) et selon des processus divers (fragmentation, pluralisation, redistribution, contestation). Ces recompositions conduisent à penser les territoires (local, urbain, rural, national, etc.) moins comme des unités homogènes et stables qu’en termes de pratiques politiques et sociales, en permanence négociées et performées. Elles induisent une attention accrue au rôle des mobilités et des mouvements (flux, connexions, migrations, diasporas, etc.) dans des processus pluriscalaires et réticulaires impliquant des formes d’organisation politiques, économiques, sociales et culturelles transnationales. Cet axe privilégiera ainsi la tension entre les échelles globales de pouvoir et les pratiques de territorialisation et de circulation de divers acteurs (politiques, religieux, économiques, artistiques, institutionnels, etc.). Il s’appuiera sur des terrains variés (Europe, Afrique, Amériques, etc.) mettant en évidence les processus transnationaux dans leurs dimensions notamment pluriculturelles, à l’opposé d’un présupposé d’homogénéisation. Il alimentera ainsi la réflexion interdisciplinaire sur la diversité des pratiques sociales de l’espace, au fil des problématiques suivantes : tensions entre normes véhiculées par des institutions de diverses natures et valeurs portées par les acteurs sociaux (par exemple dans les champs thérapeutiques ou sanitaires, environnementaux, des dynamiques urbaines ou des politiques culturelles) ; brouillage et prolifération des frontières comme interfaces, espaces de circulation et enjeux de contrôle ou de souveraineté (ce qui peut être relié aux questions d’« européanisation ») ; dimensions culturelles des processus transnationaux (dans les champs religieux, artistiques, du travail en situation migratoire) ; expériences concrètes et intimes des processus globaux (corps, santé/maladie, habiter, vécu migratoire).
  4. Les processus de patrimonialisation relèvent de plusieurs dimensions, qui font depuis plusieurs décennies l’objet d’une attention spécifique des sciences sociales. Sont en particulier pointées les dimensions à la fois locales et globales des processus patrimoniaux, portés par des acteurs concrets autant que par des institutions nationales ou internationales (UNESCO), et ce dans des domaines multiples : patrimoines culturel, naturel, rural, urbain, mondial, etc. Nombre de travaux analysent les formes et les enjeux des constructions patrimoniales, considérées comme une modalité aujourd’hui majeure de la fabrique du social. On retiendra ici le rapport souvent constaté entre patrimonialisation et construction des rapports aux espaces, aux territoires et aux lieux. Il s’agira en particulier d’analyser la capacité des processus patrimoniaux à intégrer des espaces « obsolètes » ou menacés, en les plaçant d’une manière renouvelée sous le regard social, en les déplaçant en somme des marges au centre symbolique du territoire. Patrimonialisation et territorialisation entretiennent des relations extrêmement fortes dans nos sociétés contemporaines, qui interrogent la production et la circulation des normes et des valeurs. Le patrimoine est en outre fréquemment invoqué pour susciter, produire de l’attachement identitaire à tel ou tel espace, « créer du lien social » et conférer une légitimité politique à ses promoteurs. Si les politiques patrimoniales sont mobilisées par les acteurs en situation de pouvoir, dans le cadre d’un processus de décentralisation en cours, les pratiques patrimoniales constituent également un levier de contestation, d’expérimentations démocratiques au niveau du tissu associatif et des collectifs d’habitants. L’ensemble de ces questions, ainsi que les relations entre patrimoine et mémoire, constituera l’objet de travail de cet axe.

L’atelier 6 prévoit des synergies constructives avec tous les ateliers de l’UMR EVS, en particulier l’atelier 3 sur le thème de l’urbanisation, et l’atelier 4 sur le thème du patrimoine.